Projections

Texte écrit en avril 2011. Illustration : Shadow sculpture, Tim Noble & Sue Webster.


 

Une âme habituée est une âme morte.

Charles Péguy.

 

Il m’ouvre la porte avec un sourire légèrement tendu vers une autre, je vois simplement qu’il est hanté. Je n’avais aucun moyen de le savoir.

Dans le couloir qui sent la térébenthine, deux toiles explosent de couches sombres qui tentent d’étouffer un petit croissant de soleil, rouge, émouvant à se débattre. Un corps plus loin se retourne sur lui-même, figé dans sa mue douloureuse, alors qu’il préparait sa métamorphose.

« De toute façon, personne ne me croit, ils se foutent de ma gueule, j’ai toujours été un mec, vous voyez, celui qui se tait, qui se gratte les couilles. Et voilà que je peins, hein », me dit-il en se servant un verre. « Vous en voulez ? »

Je ne sais pas, oui. D’accord.

« Mais quand je peins, je souffre. »

« J’ai bientôt cinquante balais, j’en ai plus rien à foutre. »

« Mais faut que je vous parle, faut que ça sorte, j’en fous partout quand je peins, ça se balance, ça s’étale, c’est physique, plutôt… ouais, dominant, tellement j’en ai à balancer. Quand j’ai tout bien sali, reste ce putain de point de lumière que j’arrive pas à recouvrir, et même si je regarde bien, si je peux vous le dire, à vous, ce point j’y mets tout mon art à le faire naître et à le protéger. »

« Ouais, c’est d’un banal, hein, le discours d’un pauvre type qui se croit peintre. »

« Mais putain, personne comprend ce que je souffre. »

J’essaye de boire, cela reste. Ma gorge m’indique probablement de me rendre disponible pour sa confession. Dont acte.

Elle est partie depuis comment de temps ?  hasardai-je.

« Je sais plus. Je vais pas la laisser partir. Sinon j’ai plus de cœur alors, c’est fini. »

Tout cela, cela repousse. Les queues reptiliennes, les ailes, le cœur, les rêves on s’en fout. Cela repousse. Je ne vais pas vous raconter la vie je suis tellement plus jeune que vous. Pourtant je crois moi aussi qu’on a la conscience dramatique des trop sensibles et qu’alors, on prête attention à ces broutilles. On s’y jette. On n’en revient jamais vraiment. C’est … ça ne passe pas, non, ce n’est pas dans ces termes qu’on raisonne. On ne raisonne pas, d’ailleurs. On ne passe pas, on ne passe rien, ce verbe n’existe pas pour nous. On prend acte. On intègre. On encaisse. C’est tout à fait retiré dans nos chairs, implanté bien trop loin pour « passer » comme une caresse, une mauvaise huile, la texture imprègne, et tu peux remballer tes saloperies d’âmes noires pour se donner du spleen entre midi et quatorze heures, tes biles diluées, que tu laves sous le moindre sourire d’ailleurs qui se pointe, tes nuits où tu feins d’oublier le matin comme un chien feint d’oublier son maître et dès qu’il reparaît lui fait un cirque, faut voir, comme s’il revenait jamais, avant. Ils souffrent, bien vrai, et le lendemain c’est passé, ils sont nus et joyeux sous les caresses tout aussi peu profondes du premier soleil qui se pointe. Nous on vit des drames qui ne nous laissent pas passer, qui s’accommodent mal des temps pressants qui changent dans leurs squares leurs statues en deux temps trois mouvements.

Mais voilà, il y a le lendemain du drame qui clôt le beau film. Il y a eu rideau et puis ces lendemains qui font mentir, car on n’en est même pas mort. Et on se détache la tête du corps, lui avance comme un con, elle la tête, de mule, sidérée de l’affront de vivre encore, parfait ses stratagèmes pour compenser, et suit de pas trop loin le corps, mais … oui, il y a des couches écrasées à la palette entre, les connections ne sont plus toutes là et irrémédiablement, on nous a bien volé quelques parties qui faisaient le tout fluide, et harmonieux. On en perd même ses belles phrases huilées écrites quand on peut encore penser à des trucs comme construire ses phrases.

« Alors on se distord et comme on peut pas l’expliquer, depuis mille ans qu’on essaye, on se balance où on peut, moi sur la toile. »

Je sais.

« Vous savez, mais vous le sentez pas pour moi, j’suis un vieux con de poète qui va pas encore laisser tomber mais alors, hein… c’est proche. »

Je ne peux rien vous répondre, sauf ceci : vous avez raison de ne pas minimiser. Vous avez raison de cacher vos pensées de vieux con de peintre face à une assemblée morte de trouille que vous veniez gâcher la fête avec votre cœur de travers.

Car cela ne va pas aller en s’arrangeant, ces dénis de réel.

« Mais ya des jours, je me sabote. J’y vais, j’m’en fous. Et voilà comme je balance, et j’étale, et je rajoute des pigments excessifs, ça donne vraiment la gerbe, ça donne plus rien, yavait une forme au départ, et je la perds, je la rature, je la reprends et puis je me tourne et je les emmerde, je les fais rire en faisant mine de me trouver trop con. Et j’ai des rires, faut voir, moi aussi ça me fait rire, et plus je ris plus ça se solidifie en dessous vous voyez, plus ça pétrifie et c’est en route, je me marre de moi, de mes conneries, mais ça s’émiette doucement, il reste mon rire mécanique et je suis déjà dissous dans ma peinture, j’ai pu la recréer un moment derrière ces écrans de fumée. Son corps qui se dédouble, que je duplique, je peux la modeler et ça me rassure. Et je reste invaincu. Et eux, ils savent pas comme ils s’éloignent de moi à chaque fois qu’ils pensent à ma place, là, viennent me dire quoi qui comment, parce qu’ils savent ouais, c’est bien connu. Ils ont souffert et ils s’en remettent les braves, hein, ils avancent, de l’allant, et vas-y que j’te tourne des pages. »

Nous, on les tourne pas, les pages. On les empile. On les relie, on se les repasse. Je sais.

« Vous savez, mais alors vous savez qu’on est toujours seuls quand le chagrin frappe, hein, même si c’est vieux comme ta mère, que les expériences des uns écrivent pas les manuels des autres, j’en ai tellement marre alors des mots que je peins. Et dans le silence, vous voyez. Et personne à qui me la raconter. Surtout pas elle. Elle va pas me quitter, et c’est bien ça tout le fond de la toile. Vous savez combien de fois j’ai refait sa face éclairée en fond de toile que j’ai recouverte de toutes les rugosités de mes pâtes dures ? Je sais très bien ce que je fais, j’ai pas besoin de leur psy à la con pour savoir. Et alors, savoir, ça aide ? Mon cul. »

« En fait je souffre quand je peins. Après, c’est juste que je demeure. Triste. »

Je sais. Je vous écoute. Je les vois, vos toiles, hein.

« Et vous, comment vous faites ? »

Oh, moi… j’absorbe vos rejets superbes. Je fais des travellings compensés, je me rapproche de vos mots, les compulse, en fait des colliers de nouilles, et immanquablement je recule, je recule, je recule à mesure que votre toile grandit.

Il faudra bien que je sorte tout à fait pour tout voir.

Il me raccompagne.

« Portez-vous bien, souvenez-vous qu’au centre, s’il n’y a rien pour vous, vous l’aurez su de source pure. »

Il referme la porte.

Je regarde mes mains, gratte un peu sous un ongle, je ne ressens plus rien. Je regarde un temps la porte, esquisse un sourire qui ne servirait à personne.

Et  puis je rentre chez moi.

 


/ Que boire avec ce plat ? En accompagnement, ce cri frais et léger à 5:31 se mariera avec bonheur avec la verdeur ourlée du bois en fond de bouche.

 

Publicités