Il était une fois dans l’Ouest du Stade de France: Muse, juin 2010

“Ok, I’ll be part of this world. »

 No Country for Old Men.

Qui nimium multis « non amo » dicit, amat:

Toi aussi qui expliques pourquoi ton amour a cessé, et qui énumères de nombreux motifs de plainte contre ta maîtresse, cesse de te plaindre : tu te vengeras mieux en gardant le silence, jusqu’à ce que tu cesses de la regretter. Et j’aimerais mieux te voir garder le silence plutôt que dire que tu as cessé d’aimer : quand on dit à tout le monde : « Je n’aime pas », on aime.

Ovide, Les remèdes à l’amour

À ma sœur Agathe, ange gardien blond, léger et bondissant attaché à la terre. À Lauriane, tiens. Et à toutes les femmes de musiciens et d’auteurs.

(texte écrit en juin 2010)

Hier soir, quelque part dans le monde, une communion de saints comme une autre.

Peu familière des stades, indifférente à l’art footballistique, faisant mentir une des dernières occurrences du Petit Robert à s’être immiscée dans des pages au demeurant salies depuis bon nombre d’années, « footeuse, adj. fem .», je trouvais ironique sans pour autant en forcer le sens de me retrouver au Stade de France, pour la première fois de ma vie, le soir du lancement de la Coupe du monde (appellation au demeurant fort gracieuse, globale et sonnante).

18h00 (« On est larges ! tu vas voir, avec les trente portes, ça rentre comme dans du beurre »)

Montant les marches extérieures jusqu’au sommet, pour rejoindre les tribunes faisant exactement face à la scène, je vois soudain la structure se dévoiler, encore partiellement vide, telle une carcasse gigantesque renversée trahissant un état récent de décomposition, faisandée ça et là de tâches brunes et grouillantes, pas encore totalement recouverte par les vers. La grande coupe du Monde, pensai-je rapidement.  Vertige et adrénaline, que va-t-il donc se passer, ce soir ?

D’immenses globes blancs semblent négligemment posés sur les gradins entourant la scène, cette dite scène représentant une poupe de navire constellées d’écrans,  un avant de vaisseau spatial surmonté d’un dôme étrange. Je la trouve petite, puis me rappelle mon recul, au demeurant étonnamment englobant, je vois tout, de très haut, une fois n’est pas coutume profitons-en.

Des transformations commencent à s’opérer, alors que nous nous asseyons tranquillement, profitant de la brise douce et de la lumière franche de cette belle fin de journée. Je regarde les sourires, les grappes qui se rejoignent, le mouvement ample mais calme de cette masse sous moi, je dis soudain à ma sœur que je me demande si je vais rentrer de New York. Quelle connerie n’ai-je pas encore faite après tout ? Elle applaudit « Je te couvre ! Et je te rejoins ». Grande joie sereine et cœur qui irrigue puissamment, je sais que je décolle bientôt, que nous avons tous besoin de frayer la réelle distance, de respirer ailleurs. Je pense à tous ceux qui maudissent les voyages, leur préférant les livres. Ils oublient que lire dans un avion est une des expériences les plus exaltantes qui soit. J’aime la distorsion des décalages horaires, voler quelques heures au Temps, puis les lui rendre. Il faudra que je choisisse bien mon livre, d’ailleurs, celui que j’aurai lu en dehors des faisceaux.

Je demande naïvement à ma sœur si c’est toujours comme cela, le Stade de France, elle me fait remarquer sans animosité qu’un vaisseau spatial n’est pas tout à fait indiqué pour une rencontre France-All Blacks. Enthousiaste et maintenant naïve, je comprends mieux ces grands effets de liesse. Je profite de mes derniers moments de lucidité, car je me sens déjà flotter hors de contrôle.

Je lui demande la contenance des gradins. Elle me répond 80 000 personnes. Me dit que c’est complet. Me dis que je n’aurais jamais dû poser cette question. Sueur. 80 000 personnes, si l’on enlève la dernière partie du stade réservée à la scène mais que l’on rajoute la fosse que vient grossir de minute en minute de minuscules flots de chair et de couleurs, cela s’annonce plausible. Je remarque un nombre incalculable de tee-shirt verts. Cette couleur m’apaise, je décide de me concentrer dessus. Pas facile de compter des personnes qui bougent tout le temps, je renonce rapidement.

Et puis cela recommence, je ne pense que voyage. Je dis que je veux partir sur la route 66. Je propose de traverser le Canada. Faire de la route. Avancer. Revenir. L’Étoile.

Ma sœur me dit que ce serait tout de même formidable, accrochées à des filons, si nous pouvions traverser la structure par les airs. J’approuve. Nous ne croyons, pour l’heure, pas si bien dire. « Tu verras, appuie-t-elle, un jour des stades comme cela voleront. Tu imagines, des stades avec 80 000 personnes, qui décollent. – Oui c’est à peu près l’idée du spectacle, il me semble. Mais s’ils décollent, autant tomberont. On n’est pas prêts. » Quelle arche, cela dit. On pourrait, égoïstement, se soulever, comme on soulève un objet pour nettoyer en dessous. Laver à grandes eaux le monde, et nous reposer. Recommencer à 80 000, ce n’est déjà pas trop mal. En bas, dans la fosse, un type danse la gigue, une bière à la main. Il ne renverse pas une goutte, je suis impressionnée.

Ou l’inverse, après tout. On condamne les entrées. On nous fusille. « Suivants ! ». Grand ménage de printemps. Mais pourquoi donc ces sordides pensées ? Depuis toujours, en pensant à un stade je pense plus au Chili qu’à Céline Dion. Nous sommes dans une logique de solidarité à sa masse, ce soir, avec la mienne, je décolle ou je suis fusillée. Plus tard, dans mon Boeing, j’atterrirai à JFK ou dans une tour.

« Together we’re invicible »

Comprenez, à longueur de journée je subis cette foule molle et puante, hostile, épuisée. Ici tout semble acquis, et pour une fois, j’aime quelque chose que 80 000 autres aiment avec moi, preuve à l’appui. « 160 000, rétorque ma frangine, demain soir également c’est complet. » Et 80 000 personnes, avec moi, ne regarderont donc pas le lancement de la Coupe du monde, merde, c’est précieux ! Un couple de quadra-quinqua proprets (des « sans âge », à vrai dire, à y réfléchir ils ont peut-être 35 ans tout au plus), copies parfaites des bourgeois de la Vie est un long fleuve tranquille à côté de nous s’installe. Ils sont gentils, à l’aise, leur présence sans que je ne sache réellement pourquoi me réconforte. Ma sœur me pousse du coude « Cela sent le cadeau des enfants pour les décoincer. – Non, Muse fraye large, cela ne m’étonne pas. Ils remplissent deux Stade de France putain de merde. » Je ne tiens pas particulièrement à m’en remettre. Ni à châtier, pour l’heure, mon langage.

19h (« Ah, mais ça a commencé en fait, regarde en bas, ya des types qui jouent, je croyais que c’était encore la sono pour patienter. »)

On discute, on discute et soudain un sosie de Kurt Cobain apparaît sur un des écrans latéraux, gratouillant une pop honorable mais peu offensive, peinant à nous déconcentrer de nos projets futurs de conquête du monde par les sentiers de traverse. I Am Arrows. Mouais. Je crois qu’il y a vaguement un type de Razorlight là-dedans. Me dis que j’aurais dû regarder le programme, car à l’heure où je tente de leur prêter une oreille, je n’ai pas la moindre idée de qui ils sont. Eux n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils foutent là, nous sommes donc à peu près quittes. Je les trouve jeunes, premier effet de la trentaine.

Arrivés et repartis dans la plus complète indifférence, je me rappelle combien une foule maussade est terriblement cruelle. Je ne sais que choisir entre la perspective d’être une première partie ignorée au Stade de France, ou définitivement personne. Me demande si j’ai honnêtement le choix.

Bon, un deuxième groupe s’installe vite fait, The Big Pink. Probablement une référence sibylline au tee-shirt de la batteuse. Le chanteur a un tatouage sur le bras, j’ai toujours trouvé cela éminemment sexy, mais enfin cela ne s’écoute pas. « Comment peut-on vouloir être batteuse ? » glissai-je à ma sœur absorbée par son portable. Elle me renvoie un œil fatigué. On s’ennuie. Plus précisément, comme lors de toutes les premières parties, on attend que cela passe plus ou moins patiemment.

Je sens une nouvelle étape de ma transformation. J’ai un rire idiot à chaque fois qu’une chanson commence, alors que je ne les connais même pas.

Mais alors…

20h (« Mais putain de putain, c’est pas possible : c’est The Editors ! Que ne le savais-je ? »)

J’ai la mâchoire qui se décroche. Le chanteur ressemble à Wolferine (avant transformation, et en mieux habillé), et je n’ai pourtant pas vu Twilight, je ne peux pas être influencée dans mon jugement. Lorsqu’ils assènent les premières notes de leur pluvieuse new-wave scandée, je repense aux heures glorieuses des premiers, des meilleurs. À la Factory, bien sûr, à l’Angleterre sidérurgique que je n’aurais jamais dû quitter, elle aussi, au bar de l’hôtel à moitié vide dans lequel j’officiais, j’ai l’impression d’avoir mille ans déjà. Sa voix, greffe victorieuse d’Ian Curtis et du type d’Interpol, m’envahit et tape dru ses basses de velours râpé contre mes parois pourtant rodées. Je les connaissais peu, auparavant, inconsciente de leur envergure. Je me dis qu’il me reste beaucoup à apprendre, décidemment.

Ma sœur crie « à poil ! » pour briser le registre. « Oh, lui réponds-je, on ne crie pas « à poil ! » au mec des Editors, non mais ! Un peu de respect pour cette méga ultra bombe de la mort qui tue qui devrait immédiatement retirer ses vêtements, oui ! Il ne lui manque qu’un tatouage sur le bras et je tombe dans le coma ». Dernière transformation opérée, j’alterne entre œil mouillé, palpitations d’amour béat et sidération consternée devant leur si facile victoire, les claviers torsadés enveloppent de leur litanie pesante une foule qui daigne commencer à s’intéresser au spectacle et… je commence à perdre mes mots, envolés au vent au-dessus de la monstrueuse bâtisse dont les remugles commencent à effrayer.  À la fin, plus personne ne veut qu’ils partent, c’est bien normal, ils ont transcendé l’idée même de la première partie.

21h20 (« Ouais, c’est bien eux. En pantalons argentés, je rêve. Au moins ils se détachent du fond, pratique pour les derniers rangs. »)

Je fais un plan panoramique du stade, complet, effectivement. Je ne sais pourquoi je me demande comment échapper à la folie d’être Matthew Bellamy et de voir 80 000 personnes  par soir ramper sous ses hautes gammes. « Tu imagines la panique totale de la nana de Muse, ou des Editors, devant cette foule hostile ? Je pense que nana de rock star, c’est le plus haut poste à sacerdoce qui soit actuellement. – Nan, elle regarde pas.»

Muse, donc. Je vous attendais depuis 2003, guys. Alors en promotion de votre deuxième album (ou troisième, je ne sais plus et je m’en fous), vous aviez la technique impeccable et la virtuosité propre. Dans une salle de 1500 personnes, à Bordeaux, vous faisiez, comme on dit trivialement, votre boulot.

L’impression cependant d’une retransmission de concert sur écran géant devant laquelle on transpire en se bousculant. Pas de passage entre vous et nous. Matthew Bellamy et son visage fermé, concentré sur ses arpèges, capable, il faut souligner, de tenir sa note époumonée de longues secondes tout en arpentant frénétiquement le manche de sa guitare d’une main, et le clavier du piano de l’autre. J’avais décidé alors de vous aimer plus secrètement, aah (soupir) Matthew, déçue non pas par vos chaussures, mais par votre souci exclusif de performance inhumaine. Vous savez comment sont les femmes éconduites… beaucoup de mauvaise foi, une brisure rentrée dont la violence ressortira contre une mauvaise victime… Mais j’ai depuis pansé mes plaies, prête pour le grand pardon.

Tout d’abord, je suis de celles (au moins 160 000, donc) absolument et définitivement acquise à  leur dernier album The Resistance (ben voyons), dont je lis ça et là qu’il serait « de la merde, m’as-tu-vu mégalo, crypto-progressif, poussif et vas-y que j’m’y mette. » Je suis rompue à ces accusations, qui sont à mes yeux dans de bien nombreux domaines d’immenses compliments. De la musique de stade, en somme (sourire plein de dents). Je ne me remets toujours pas de la pause Saint-Saëns au beau milieu de I belong to you, et j’entends encore résonner dans ma poitrine largement sollicitée ces derniers temps « Réponds à ma tendresse ! » ou plutôt, version Bellamy « Wipon za ma tendwesse ! » absolument irrésistible, il faut bien le dire (ah, la magie des accents… je me rappelle encore Gabriel, au Québec, qui… bref.)

J’y vois, je ne peux pas être la seule, une lecture théologique de A à Z, à peine masquée, me demande si les accusations de scientologie sont fondées, par qui comment, je décide de m’en contrefoutre, encore une fois, découragée par avance d’aller traquer une fois de plus la médiocrité baveuse on the web pour ramener des preuves de ce que j’avance. Avançons.

Je dois admettre, alors que retentit la troisième chanson, qu’à trois seulement ils foutent un bordel pas possible. Je suis une adolescente qui a déjà perdu trois kilos en vingt minutes. Ma voix résiste encore, c’est un miracle. « Tu vois, tu as raison, les stades décollent. » Nos poumons, nos trachées, nos pores, nos flots d’énergie pure ont déjà entamé la grande communion.

Le son et lumière est fortement déconseillé aux épileptiques. Les écrans ondulent, palpitent, parfois un énorme TRUTH s’installe, chancelle. I want the truth ! hurlent les baffles. Et nous donc.

Il faut bien dire que lorsque Uprising s’impose, le stade n’est plus que rugissement, vagues de mains et profondeurs martelées. Ce n’est pourtant que l’ouverture. C’est ce qu’on appelle convoquer les troupes, motiver ses bataillons.

They will not force us

They will stop degrading us

They will not control us

We will be victorious.

Certes. Les cyniques vont encore rire. Ce n’est pas un peu fasciste, d’ailleurs, ces bruits de claquements de bottes dont les formidables basses viennent déloger nos gorges ? Matthew Bellamy, au grand dam des puristes, respire sa musique, ne nous fait grâce d’aucune de ses expirations. Il possède ce don à mes yeux sacré de faire naître immédiatement des images apocalyptiques par ses évocations lyriques et violentes, foudroyantes, il respire des mondes en feu, des symphonies irradiées, des démesures d’Icare contenues, concentrées dans un seul corps malingre. Lorsque Matthew Bellamy, aidé par quelques artifices diablement efficaces, retire les océans des côtes en reprenant son souffle, le tsunami qu’il promet ne laisse personne sauf. J’en vois qui pleurent, j’en vois qui tombent, j’encaisse pour ma part uppercut sur uppercut. J’éclate sous les coups, je sais que toute sa voix passe au travers de moi, que je deviens vecteur d’une incompréhensible initiation cultuelle,  le corps en apesanteur incapable de sentir les tensions que je lui impose. « Je suis vaincue. » Je n’en reviens pas. « Je suis vaincue. Enfin quelque chose à ma mesure. »

C’est sûr qu’à côté de ces visions homériques, les tribulations ignifugées de Bénabar à la campagne ont l’avantage d’éviter rapidement la propagation de tout débordement. C’est important.

Vaincue, tu crois ? Mais tu n’as rien vu, petite.

Le soleil se couche, son croissant final de corail illumine la partie haute du stade, je crois voir au loin un clocher, des montagnes. Effet d’optique.

Une soucoupe volante (c’est gars-là ont de l’humour, malgré tout) s’élève soudain d’on ne sait où et flotte au-dessus de la fosse, le textile argenté soufflé se déployant avec grâce comme une pieuvre amie, et une minuscule forme éclairée descend sur un trapèze. « Non…. » Si.

 Une danseuse (ou danseur, excusez mes préjugés à la distance où je me trouve) circonvolue dans son habit de lumière, grésille, semble s’éteindre comme une braise à bout de course, c’est tout simplement spectral, subliminal, la voix semble la guider, la faire virevolter comme une fumée de cigarette, les mains se dressent et c’est un tapis titanesque d’algues marines caressées par le courant qui se meut sous nos yeux prêts à sortir de leurs orbites, conscient qu’ouverts même au maximum ils n’embrasseront jamais cette vision surnaturelle.

Le silence, brutal, et la lame d’une complainte d’harmonica vient lever en nous les derniers filets.  Avant l’épique Knights of Cydonia, la reprise ironique de l’hymne d’Il était une fois dans l’Ouest, mais personne ne sourit, et le monde entier suspendu, écorché, saigne sous la contrainte éreintante de cette insolente beauté. Il était une fois dans l’Ouest du Stade de France, où 80 000 personnes font silence complet avant l’explosion orgasmique.

Il pleut, soudain. On voit les gouttes lourdes et régulières dans le halo des espions qui parcourent la fosse. Ils ont fait tomber la pluie, enfin, sur les récoltes, dis-je pour rire à ma sœur. Pour rire ?

Nous sommes montées au plus haut des tribunes, refusant depuis l’entrée de The Editors de passer ce concert assises, et contre les barrières, la ferveur contagieuses des quelques excités dont nous sommes évidemment semble pousser les autres dans le dos. « Debout, allez, debout » hurlent des gens à côté de nous et tout le rang de se lever. Les baffles suffoquent, les rafales se succèdent, la sueur coule à flot.

Je ne pense plus au Chili, à la panique, au grand effondrement. Personne ne sera fusillé. Personne ne sera lavé à grandes eaux dans le sillon de notre arche fracassée.

23h30 (« Eh bien… je ….  – J’ai envie de pleurer, me dit ma sœur. – Moi je me suis encore bien battue, mais ils ont gagné. »

Les portes s’ouvrent, l’hémorragie commence dans les rues de St Denis. « Est-ce qu’on dit « ça sort comme dans du beurre ? »  – Je suis formelle, non. »

J’ai cette impression rare, précieuse, que j’entends sauvegarder le plus longtemps possible consciente tout de même que c’est toujours le Chili qui gagne au fil du temps, j’ai cette impression donc, falsifiée par les spots et la mugissante sirène des ambulances du grand spectacle, que nous nous sommes, à 80 000, et pour deux heures, réconciliés.

Ce soir, tout va recommencer. Dernier départ pour ces contrées hors les faisceaux. Dépêchez-vous.

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