Dagerman, Al-Mutanabbi. Consolation à l’homme seul

Car pour souffrir et nous rebeller, pour haïr et supporter, il faut sans doute aimer l’existence. L’amertume et le désespoir n’ont de réalité qu’en devenant hommage à ce dur amour-là.
Claude Montserrat-Cals, Consolation à Dagerman.

 Quand je vais vers une terre lointaine, j’avance comme un secret blotti au cœur de la nuit.
Al-Mutanabbi, La Solitude d’un homme.

Des déserts d’Irak aux gerçures de la Suède, de l’Océan furieux menant jusqu’aux Antilles aux jardins japonais, ils ont soufflé leur complainte sur le monde, pour notre consolation. Combien ont répondu ?

« Car enfin il faut vivre et il ne sait pourquoi. Tout lui est douloureux. Tout l’est à qui habite la Terre avec justesse. À qui porte ses yeux au près et n’attend rien du loin. Tout est douleur d’enfant espérant le secours. Tout est douleur d’homme sachant y renoncer.
Les dieux n’y peuvent rien sinon ils l’auraient fait. Ils auraient consolé de leurs gestes suaves chaque peine en chaque homme et nous serions aimés. » *

« Je n’ai pas pour ce monde les regards passionnés d’un amant, et tant pis si j’y suis seul à chercher la grandeur. »  **

Quand seuls les souvenirs resteront
Les diamants et les perles pour seule compagnie
Je prendrai la mer pour Sainte-Lucie sous la brise océane
La lune et mes cicatrices pour seule compagnie

Dans ta chambre tu conserves une cage de fer
Où l’oiseau noir chante pour sa liberté
Tu sais bien l’intérêt de conserver ces esclaves
Ils chantent les plus tristes chansons

Méduse, tu as pris ma jeunesse
Tu m’as abandonné aux tropiques de la solitude
Séductrice des naufragés et des délaissés
Tu m’as exigé nu
Puis couronné ma tête d’épines

Méduse, tu as pris ma jeunesse
Tu m’as abandonné aux tropiques de la solitude
Séductrice des naufragés et des délaissés
Tu m’as dis «Rhabille-toi »
Mon cœur en fut changé en pierre ***

« Je sais me passer d’eau même dévoré de soif, à l’heure où le soleil, sur les chameaux, lance des flammes.
Chez moi un secret reste enfoui là où nul intime ne peut l’atteindre et aucun vin n’est assez fort pour me l’arracher. » **

« Il sait, de source amère, que nous partons au large sans envol ni grandeur et que nous reviendrons. Nous sommes si démunis !
Il n’en rit pas.
Il ausculte, perspicace et patient, chaque ligne de fuite, chaque trait d’horizon, chaque rivage. Il se souvient de l’horizon. » *

Je suis passée devant l’oiseau, et j’ai vu sur ses plumes le reflet du pardon, j’ai compris dans ses yeux le don qu’il me faisait. Il resterait en cage, pour me rappeler de fuir. Il ne bougerait plus. Il y avait dehors trop d’hommes, comme autant de danger d’espérer tout pour rien. Le rire de la Méduse, il l’avait trop connu, et préférait le fer d’un contour bien plus proche au claquement de ses ailes sur un monde statufié.
Rappelle-toi la complainte glissée entre les vents, lorsque tu regardais une mer sans fin, sanglée à ton vaisseau, sous un stuc trop épais : New York n’existe pas, contente-toi de ramer, le cœur ouvert, les yeux cernés.

« Pour n’avoir proféré aucun son à sa peine, nous sommes condamnés au mutisme mortel. Si le sien est vivant, le nôtre est un désastre. Nous sommes bien morts de n’avoir pas su dire ni lancer, lors du naufrage, la corde du parler. Peu importe que les ans ou les siècles nous séparent de lui. Nous n’avons su, à son heure, lorsque nous étions de son temps, poser sur sa souffrance le bruissement de notre présence ni la paix de notre attention. Nous l’avons conforté dans la pensée du néant, celle où rien ne sonne et surtout pas les mots. Il s’y est élancé. Et nous voilà sans voix, exposés au malheur de n’avoir su chanter.
De n’avoir su bercer.
Non, son silence ne console pas. » *

« Je me suis jeté dans les batailles, à pied ou sur le dos des chamelles.
Tantôt sous les tentes des nomades et tantôt sur une selle.
J’ai offert ma poitrine aux robustes lances, et exposé mon visage aux feux brûlants du soleil.
J’ai cheminé, solitaire, dans le noir de la nuit, infaillible, comme sous la lumière de la lune.
Il y en aurait à dire sur ce qu’en vain j’ai cherché sans l’atteindre,
sur une âme rebelle à la bassesse, et un œil qui ne voit nul égal à moi-même,
et une main généreuse donnant tout à qui l’implore, sauf mon honneur et ma noblesse. » **

 

Nick Brandt, Lake Natron, in Across The Ravaged Land
Nick Brandt, Lake Natron, in Across The Ravaged Land

 

* Extraits tirés de Consolation à Dagerman, de Claude Monserrat-Cals (Encre Marine, 2009). Prologue de l’auteur : « En 1952, l’écrivain suédois Stig Dagerman, en pleine force et succès littéraire, jette ses derniers mots en un essai vibrant : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Il choisit ensuite de se taire. Et deux ans plus tard, de se donner la mort. Il a trente et un an. Pour l’avoir lu et relu, pour avoir entendu ce cri à l’inoubliable éclat, nous avons décidé un jour de répondre. »

** Extraits tirés de La Solitude d’un homme, d’al-Mutanabbi (La Différence, Orphée, trad. Jean-Jacques Schmidt, 1994). Présentation de l’auteur par le traducteur : « Né à Koufa (actuel Irak) en 915 et mort dans ce même pays, Abu Tayyib al-Mutanabbi « le prétendu prophète » a été le témoin d’une période de décadence de l’Empire arabo-musulman. Il a été le chantre nostalgique des Arabes de jadis acharnés à défendre leurs valeurs dans un monde d’arrivistes livré à des Barbares sans foi ni loi. Personnalité attachante et complexe, il a été adoré et haï mais n’a jamais laissé indifférent. Depuis toujours, ce poète philosophe a été le symbole de la spécificité arabe et le porte-étendard brandi contre la petitesse des hommes. »

*** Traduction libre de la chanson Medusa, de Brendan Perry (Eye of the Hunter, 1999)

Crédits photos: Nick Brandt,  Across the Ravaged Land.

Publicités