Béla Tarr. Mes harmonies, les vôtres

Quand le brouhaha  s’est apaisé, le prince  a dit : ce que vous construisez et ce que vous construirez, ce que vous faites et de que vous ferez, tout n’est que déception et mensonge. Ce que vous pensez et ce que vous penserez est ridicule. Vous pensez car vous avez peur. Et celui qui a peur ne sait rien. Il aimerait, a-t-il ajouté que tout ici ne soit plus que ruine, parce que dans la ruine toute construction est incluse. Sans trouver la cause de notre haine, nous avons tout cassé sur notre route, et vidé les magasins de leur mobilier, cassé le reste sur l’asphalte avec des barres de fer. Nous avons renversé les voitures, arraché les enseignes misérables et détruit le central téléphonique. Nous ne sommes partis que quand les demoiselles du téléphone, violées jusqu’à épuisement eurent perdu connaissance, étendues par terre, le dos brisé, sans vie, tombées de la table ensanglantée.

Les Harmonies Werckmeister, Béla Tarr, 1 :52 :51

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On ne connaîtra pas le monde, mais on peut y penser. Voici brutalement que s’impose cette phrase banale alors que notre Valuska fait chauffer son dîner.

Comment raconteras-tu mon histoire, lorsque tu l’apercevras au fond de l’œil immense qui nous contiendra tous ? Il aura fallu le rappel d’un grand poisson échoué sur une place froide. Je le sais bien, et je l’ai toujours su. Je ne vous trahirai jamais.

Mes amis, mes parents, ce n’est pas terminé. J’ai ouvert les yeux sur le monde et vous êtes les premières formes floues et penchées, terribles, grandes, émanant des odeurs étrangères à mes sens que j’ai pu discerner. Mon drap de vie a pris alors un pli impossible à lisser. Je n’ai pas le choix de vous aimer, je suis imprégnée. Mon refus, les retours, la saine émancipation imbécile de la brutale blessée, les appels à l’absurde, les contours tuméfiés, les gardes bloquées en haut, les passerelles relevées, rouillées. J’ai tout donné pour perdre.

Il existe des suicides ratés qui ont réussi sous la chair. Des jeux parfaits, huilés par l’intelligence du singe qui mime, se fond, fait rire. On a tranché, pourtant, les derniers espoirs vides. On n’a plus pour le reste qu’une méfiance douce, une chaleur céleste qui enveloppe un réel épuisé. Nous convoquons nos ambiances, dressons le décor, évoluons masqués, nous les réprouvés des épaves, impossibles à lester, condamnés à leurs limbes. Nous qui n’attendons plus rien de personne. Et sommes amplement exaucés. Nous participons à la ronde, solides, les organes déplacés. Incassables, à peine pliés. Nous venons des retraits, préservés des fissures, mais fracassés des grands fonds invisibles, recouverts. De nos humours des fièvres, de nos esprits saignés, vous vous délectez, comme lors de vos banquets vous ravissent la présence des ours domptés qui pédalent et cabriolent rêvant de vous dévorer, attendant l’heure plus noire, plus secrète, moins exposée. Nous venons des retraits, et vous êtes si jeunes, si frais, poupons et veloutés, adorablement nacrés sous votre politesse craintive, affolés de vos pensées reptiles.

Ah, ces retraits dans le bruit et la parade, qui nous laissent, vous le savez, plus seuls qu’un galérien, le dernier, quand tous sont déjà morts sous l’injonction brûlante d’un soleil complice du fouet. Et nous ramons. À bout de bras nous l’emportons encore, cette vieille barque cinglée, en pensant aux plus forts, heureux d’en honorer l’image écornée, dont le visage s’efface sous le grain épais.

Reste la rime et les obsessions, les qualificatifs démonstratifs d’excès, la prose qui refuse de se fondre en un ruisseau parfait, un texte écrit l’hiver, pays de toutes les fulgurances, qui renforcent leurs défenses pour résister sous le froid. Pays où la mélancolie, changeant de sexe, est roi.

Un roi muet et sale. Tapis dans sa crevasse pendant que la Révolte gronde. Un roi qui se refuse et rampe pour conserver sa tête. Sa tête si belle et vaste, enneigée, balayée de bourrasques, enfiévrée finalement, coulant ses larmes, semblable.

Aux arqués sur le vrai, les téméraires du jour, qui m’ont ouvert la porte sur un incroyable courage, hors les siècles, hors salut, un chemin que je n’ai encore osé parcourir qu’en courant et sans respirer, en rentrant le plus vite possible à l’abri (oui mais où ?) de mes folles embardées, à ceux-là je n’ai rien à dire qu’ils ne sachent déjà : ils sont devant moi, parfois trop loin, comme un point flou de mirage qui bat son pouls régulier sur mon écran noir, un mât qui disparaissant en dernier sur la mer, me prouve la circonférence de notre complicité. Mes boucles formidables, en ellipses, sont constituées par eux autour des mondes entiers. Les premiers. Les renforts. Ceux qui se retournent sur toi pour te mettre en position littérale de sécurité. Qui s’invitent, s’absentent, renvoient l’appel hurlé des gorges arides.

Aux plus doux, plus secrets, nuances de lumière qui jouent sur les étoffes, senteurs fines d’herbe et de pluie, de fumée, de fourrure de chat, les sauvages enfoncés loin si loin dans leurs terres que ne parviennent plus que le murmure cascade de leurs plaintes étouffées, à vous je n’ose plus parler, plus briser vos tympans de mes basses douloureuses, de mes aigus stridents. Je tends malhabilement une main, dont les ongles terreux se cacheront dans la paume, car ce n’est pas un poing, c’est ma main, repliée pour se taire, pour ne pas vous froisser, vous souffler par mégarde. J’ai presque tout perdu des manières de salon, mais dans les vôtres je me repose enfin, me permets l’abandon et l’élégance sereine, démaquillée, enveloppée du coton de vos écoutes parfaites. Si je vous entends moins je vous connais, vous reconnais pour être ce que j’aurais perdu de plus fragile peut-être, je vous comprends et vous admire pour avoir protégé vos dernières allumettes alors que je grelottais déjà sous la pluie, endurcie, mutique ou grognant avec les bêtes, pour survivre sans plus rien qu’on voudrait me voler.

« Allez, bande d’ivrognes, tout le monde dehors.

– Mais, M. Hagelmayer, ce n’est pas encore fini. »

Ce sont mes harmonies, et vos planètes. J’émets enfin l’accord qui rugit de vos notes assemblées, je peux surgir de la glaise et marcher. M’animer. Vous quitter. J’ai rêvé l’autre soir que je dansais avec l’un de vous, après avoir traversé des couches serrées de membranes opaques. Nous glissions vertigineusement vers le plancher, nous étions à présent enlacés et tournant par terre. Il a fallu nous séparer.

« Après des dizaines d’années de militantisme déçues, je n’ai plus que l’art pour m’expliquer le monde. Je comprends, soudain, en face d’une émotion particulière, je pense comprendre. »

Ma mère aussi, après de fortes paroles comme d’insolentes incongruités, repartira. La violence détournée, le fleuve bu jusqu’à la dernière goutte dans une patience blessée, elle connait. Elle connait un monde qu’elle ne m’a pas légué. La perte vive des membres tranchés. Elle a beaucoup enfoui dans des boîtes bien fermées, et s’est terrée en surface, empêchée par elle-même, écrasée sous la vitre qui assourdit ses cris. Nous avons même pensé la perdre. L’avoir perdue. Absente dans ses sourires forcés, les yeux secs et durs d’une pierre, verts, mais réchauffés de traces de bois et d’ambre, la lueur persistait, et je pouvais la voir. Mais n’y avais plus accès.

Puis un jour, brutalement, ma mère est revenue.

Elle devra repartir, je le sais bien.

Mais qu’on me l’ait rendue, ne serait-ce qu’un court instant, qu’on m’ait donné raison contre la pierre, que j’aie pu entendre le bois frissonner en silence, me rend plus pleine et forte qu’une vague citadelle.

Dans l’hôpital hongrois ravagé par la haine magnétique du prince, je suis dans les pas des porteurs de bâtons, devenus foule et donc fous, le sang frappant aux tempes, les larmes brouillant les yeux, mouillant la barbe. Je suis ce qu’a vu le postier, plaqué contre le mur écaillé, alors que les violons incessants découvrent le vieux pendu. Je sors parmi les ombres derrière les paravents troubles. Je vois dans le même œil. Je comprends. Je pense comprendre. L’art de Béla Tarr, à chaud, m’étreignant par le fond, vient brutalement, en exhumant sa bête, de m’expliquer mon monde.

« Comment ça va dans l’espace, Jànos ?

– Oh, cela s’arrange. »

Et la douce complainte digne des violons de l’Est s’estompe dans un sourire tragique, persistant, déployé… il faut déjà rendre les crédits. Le noir revient. Je quitte sol. Et ne veux pas revenir.

(Texte de l’image d’en-tête tiré de Jean Bottéro, Babylone et la Bible)

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