Arrivée au Centre, j’attends

(Journal, février 2014)

J’avais oublié la brume, ce matin Orléans disparaît. Je descends tôt vers la Loire, à travers les ruelles aux pierres blanches qu’on devine douces, qu’on ne touche pas encore. Depuis que je sais marcher, à nouveau, que je ne me perds plus, j’avale les artères et les petites veines, les ponts, les squares et les embranchements. Près de l’eau, je pense à la rivière d’Ophélie et de Virginia Woolf. Elles suivirent les rivières. Cette eau devant Continuer à lire … « Arrivée au Centre, j’attends »

Une balade française

« Je commence à en avoir assez de vivre des heures historiques. » Maurice Garçon, Journal, 1944.

« Chacun de nos gestes compte. » Slobodan Despot, Le Miel, 2014.

Je regarde passer des oiseaux en groupe, au-dessus d’un vaste champ arrêté, à côté d’un arbre. Je ne suis pas arrivée depuis assez longtemps de la ville pour reconnaître des passereaux, des frênes ou une vallée, un indice. J’en reste aux formes. Je chante à tue-tête un couplet de Jean-Jacques Goldman en tapant sur mon volant limé, me faisant la réflexion que si tu te demandes sincèrement ce qu’est un Français, c’est celui qui ne capte que Nostalgie lorsqu’il se rend faire un scanner à l’hôpital de Continuer à lire … « Une balade française »

Dans un monde d’Elpénore. Le Père, Histoire culturelle et psychologique de la paternité de Luigi Zoja, extrait.

Trop souvent, face à la mutation dangereuse de nos réactions de masse, j’ai été prise de ce malaise violent : où sont les adultes ? Continuer à lire … « Dans un monde d’Elpénore. Le Père, Histoire culturelle et psychologique de la paternité de Luigi Zoja, extrait. »

Grossir le ciel, de Franck Bouysse : note à chaud

La volonté de se dépouiller de tout artifice, de toute pose, tout en gardant la force de la profondeur et la palette complète des nuances est loin de m’être étrangère. Je le ressens, je tente de l’incarner et pour m’y aider, en carburant, comme toujours, je lis en essayant de me taire un peu plus. Continuer à lire … « Grossir le ciel, de Franck Bouysse : note à chaud »

River. Continuez de parler

Régulièrement, lorsque tu portes du sang noir, une infime nuance t’abîme. Elle te cogne extrêmement fort et pour ne pas t’émietter sous cette violence pour la plupart imperceptible, dans l’indifférence générale, tu te défends. Mais comme l’agression, sournoise, est invisible, l’extérieur ne perçoit que ta défense, qu’il ne comprend pas, qu’il juge sortie de nulle part, crevant la torpeur tendue de non-dits. Si tu tentes d’expliquer, tu exposes alors ton mécanisme primitif de survie, la loi du talion (du latin talis, « tel » ou « pareil ») [1], à un entourage incrédule. Il ne désire pas de conflit, donc ne peut imaginer qu’il en existe encore, et qu’on ose s’y opposer autrement que par la fuite ou le déni. Autrefois pourtant, la loi du talion a été créée pour opposer, justement, une réaction proportionnée à un tort reçu. Précédemment, lorsque tu volais un boeuf, on t’enlevait la vie. La loi du talion a dit : tu me voles un boeuf, je ne t’enlève pas la vie, mais je te vole un boeuf, et l’équilibre est rétabli. » Et certaines valeurs comme le  respect de soi et de l’autre ont pu émerger, et devenir non négociables, le vide se ferait-il autour de soi.

Lorsque j’ai commencé la série River, je n’ai pu m’empêcher de pleurer devant les deux premiers épisodes, et la prestation formidable de l’acteur principal, le grand Stellan Skarsgård. J’imaginais une intrigue nouée par mes hormones quand soudain, une scène a dévoilé la raison profonde de cette empathie. Nous sommes majoritairement coupables, sans procès, de parler. Seul ou fort. De rappeler les structures humaines qui sous tendent nos réactions. D’oser affirmer qu’étrange ou brisé, nous n’en déchiffrons pas moins la souffrance, les fulgurances et les fêlures de ceux à qui nous exposons la loi du talion, que ceux qui en rejettent toute responsabilité. Que répondre, ou réagir, est le signe, le seul, de notre intérêt profond pour celui ou celle qui nous impacte. Nous refusons de nous éteindre et les éteints nous en veulent. Il faut tenir, pourtant.

John River – Je suis un bon policier, mais dans ce monde, cela ne suffit pas. Dans ce monde, il faut savoir acquiescer, sourire, boire une pinte, et dire « T’as passé une bonne journée ? » Dans ce monde, personne ne peut être différent ou étrange. Ou brisé. Sinon on nous enferme. Alors je fais quoi maintenant ?

Elle – Continuez de parler.

River, saison 1, épisode 2 (Netflix original)


[1] Précisons, pour ce que cela vaut, ceci : Les premiers signes de la loi du talion sont trouvés dans le Code de Hammurabi, en 1730 avant notre ère, dans le royaume de Babylone. Cette loi permet ainsi d’éviter que les personnes ne fassent justice elles-mêmes et introduit un début d’ordre dans la société en ce qui concerne le traitement des crimes.Il est d’ailleurs bénéfique de revoir la définition complète d’une des plus anciennes lois humaines avant même d’en employer l’expression.

Mark Z. Danielewski. Supposons que vous soyez exceptionnel

Dans son inénarrable Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski cite un ouvrage fictionnel, The Architecture of Art de Cassandra Rissman LaRue, dans lequel se trouverait une définition des « célèbres sept étapes vers l’accomplissement ». Elles sont à elles seules, dissimulées dans les fondations solides que sont ces notes de bas de page, grimées sous une fausse identité, la profession de foi de l’auteur, son exercice spirituel permanent, celui qu’il intime et à ses personnages, et à ses lecteurs. Continuer à lire … « Mark Z. Danielewski. Supposons que vous soyez exceptionnel »